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Aujourd'hui, le 28 novembre 2020 - Wayne et Hawks au somment de leur art
Il y a des films qui vous marquent toute votre vie, des expériences cinématographiques dans lesquelles nous nous fondons jusqu’à faire corps avec elle. Etablir son palmarès et dresser une liste des films qui emportent notre pleine adhésion, ceux que l’on considère comme des chefs-d’œuvre est très difficile et c’est un travail sur lequel je me penche encore. Une chose est certaine, je ne retirerai pas celui-ci qui représente pour moi l’incarnation même du western classique de l’ère d'avant Sergio Leone. Trop souvent présenté comme un simple remake de Rio Bravo, le film El Dorado est certes une relecture du même thème (ce n'est pas une nouveauté dans l'histoire du western et du cinéma), mais il est surtout pour moi la quintessence du western hollywoodien, une œuvre au scénario bien plus étoffé et complexe que son modèle tant adulé par les critiques de cinéma. Et c'est très bien ainsi, là où Rio Bravo sonnait classique, peut-être trop classique oserai-je dire même si j'aime le film, El Dorado apporte son lot de personnages secondaires et d'enjeux personnels bien plus intéressants que l'original. Je ne compte plus les nombres de fois que je l’ai regardé, je l’ai bien sûr découvert à la télévision, mais j’ai pu en profiter pleinement en Blu-ray en le redécouvrant avec un vidéo projecteur, ce qui a sublimé encore davantage mon expérience. Rien ne me fera changer d’avis, El Dorado est un chef-d’œuvre.

Wayne et Mitchum sur le tournage du film
Le film est sorti en 1966, soit sept ans après Rio Bravo dont il s’inspire fortement puisque non seulement nous avons presque la même histoire, le même genre de personnages mais aussi le même réalisateur. Howard Hawks, le touche à tout d’Hollywood à qui l'on doit entre autres Scarface, La dame du vendredi, Le port de l'angoisse ou encore Les hommes préfèrent les blondes, s’est donc autorisé à retravailler la même matière artistique pour la peaufiner davantage et lui offrir plus d'éclat. La mise en scène classique de Hawks rend parfaitement hommage aux situations et à l'ambiance recherchée, les acteurs sont parfaitement dirigés, mention spéciale à James Caan encore tout jeune qui tient le rôle du kid de service et qui efface parfaitement la performance moyenne, et à mon avis sans âme, de Ricky Nelson le jeune cowboy chantant de Rio bravo. La scène qui introduit le personnage nommé Mississippi est un petit régal, l’arrivée de Caan dans un bar rempli de tueurs est un grand moment de duel insolite. John Wayne guettant la scène du coin de l'œil, prêt à intervenir, supervisant la tension dramatique qui s’installe. Je trouve que John Wayne n'a jamais été autant cowboy que dans El Dorado, il faut dire qu’il avait alors déjà plus de 35 ans de carrière. Il apparait puissant et cool, rassurant et sûr de lui, magnant son colt comme l'extension de son bras. Il marche dans la ville comme si elle lui appartenait, il marche dans l'Ouest encore sauvage comme s'il avait été créée pour lui seul, homme de l'Ouest portant l'honneur chevillé au corps, mais aussi faillible et c'est un aspect intéressant de son personnage qui n’existait pas dans Rio Bravo. Je trouve très intéressante la fêlure dont il est victime et qui le suit pendant tout le film. Wayne a rarement été aussi bon dans un western, à part peut-être dans L'homme qui tua Liberty Valance ou La rivière rouge, même si je le trouve grandiose dans son dernier film, Le dernier des Géants qui porte si bien son nom.

John Wayne, Charlène Holt et Robert Mitchum - Photo de promotion.
Les personnages féminins du film sont également bien plus intéressants, plus profonds et complexes que dans Rio Bravo où ils étaient réduits à l'habituelle femme soumise, faussement libérée, mais vraiment amoureuse du héros, donc de Wayne. Ici, Charlène Holt aime le héro, mais elle lui tient tête vigoureusement et c'est assez rare pour être remarqué, quand à Michelle Carey, son personnage de jolie jeune femme en passe de se libérer de l'autorité paternelle, mais tout de même en quête d'un cowboy à aimer, apporte une jolie fraîcheur au casting et une note peu commune dans les westerns de l’époque. Elevée dans un ranch, son personnage se bat et manie le fusil aussi bien qu'un homme, de quoi faire craquer au moins un personnage...

Michelle Carey et James Caan - Photo de cinéma
Robert Mitchum, le copain de Wayne, shérif de son état, en prise à son addiction à l’alcool et qu'on vient aider pour lui permettre de reprendre le contrôle de sa ville, remplace Dean Martin qui était très bien dans son rôle de shérif alcoolique dans Rio Bravo (sans doute un peu mieux que Mitchum, mais d’après moi, cela tient plus à l'écriture du rôle qu'à l'interprétation sans faille des deux acteurs). Martin composait un personnage plus sombre, plus réaliste que ne l'est celui de Mitchum qui n'est pas l'alcoolique totalement dépressif qu’était Martin. Le personnage de Mitchum réussit encore à sourire, c’est un blagueur optimiste, il est certes menacé par les évènements, mais il ne semble pas prendre totalement la mesure de la gravité de la situation, cela devrait au contraire le rendre vraiment nerveux, c’est peut-être le seul petit couac qui me dérange dans le film, mais cela reste crédible. Mitchum est aussi cool qu'à l'habitude, une belle performance d’acteur et une présence à l’écran épatante.

Le shérif Jimmy Harrah (Mitchum) dépenaillé, encore ibre qui veut
montrer qu'il est encore le maître en ville.
El Dorado, c’est la résistance du western hollywoodien classique qui doit faire face à la même époque à la magnifique offensive de Sergio Leone, une montée en puissance d’un cinéma aux codes différents que rien n’arrêtera pendant la décennie. 1966, souvenons-nous que c’est aussi l’année de Le Bon, la Brute et le Truand... deux mondes artistiques, le même thème, deux grands films, deux magnifiques westerns, deux chefs-d’œuvre bien différents. Pour finir avec El Dorado, le thème musical qui illustre le générique du début est très réussi, entêtant, il nous plonge dans une vision sublimée du Far West accompagnant parfaitement les superbes tableaux d'Olaf Wieghorst choisis pour le générique. Bien sûr, ce n'est pas la musique de Morricone, mais là, on touche au génie musical. El Dorado, un chef d'œuvre, sans doute l'un des derniers grands westerns classiques que l’on puisse voir et qui cloture magnifiquement l'âge d'or hollywoodien, profitant encore de l'aura des ses grands acteurs. Je ne me lasserai sans doute jamais de le regarder, me laissant emporter par le charisme de Wayne et les légendes de l’Ouest qu'il traîne avec lui. Wayne fut le cowboy d'Hollywood, le "Duke" comme on l'appelait, Clint Eastwood en fut un autre, mais cela, c'est une autre projection, pardon, une autre histoire...
