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Aujourd’hui, le 20 septembre 2023 – Tu me fends le cœur, y a pas de César, tu me fends le cœur !

 

    Il faut parfois déterrer les morts, ils sont souvent à même de nous en dire long sur notre époque. Les vies passent et se succèdent, même les plus grands sont parfois oubliés, chassés du souvenir collectif par les modes, mais aussi par le règne de l’immédiateté et de l’instant présent comme seul facteur de plaisir.  Il n’est pas pourtant inutile de tourner les projecteurs vers ceux qui nous ont précédés, c’est même une question de vie et de mort car il est essentiel de connaître son passé, de savoir d’où l’on vient et ce qui nous a précédé pour se connaître vraiment et savoir quel sera le bon chemin à suivre. Cela est valable en toute chose et également pour le cinéma. Trop souvent notre époque propose de consommer des films jetables comme nous mâcherions des chewing-gums pour les jeter rapidement tout en oubliant le goût qu’ils avaient. L’art est en déclin et le cinéma ne fait pas exception, c’est pire qu’un marasme duquel il pourrait sortir comme un comateux se réveille d’un trop long sommeil cauchemardesque, il s’agit d’un chute qui se poursuit dans un puits sans fond où le cinéma s’est perdu au tournant des années 2000... Ce 20 septembre sera l’occasion de faire revivre quelques instants du cinéma, du grand, du beau, de l’authentique, de l’émouvant, du drôle ou tout cela à la fois. C’est donc en invoquant la mémoire d’un acteur prématurément disparu le 20 septembre 1946 que nous planerons quelques instants dans les hautes sphères du septième art.

 

  

La Femme du boulanger, Marcel Pagnol, 1938

 

    Jules Muraire est oublié des foules, c’est bien normal, car nous le connaissions sont un pseudonyme plutôt malin, Raimu. Hélas, je crains que le pseudonyme lui-même n’évoque pas grand-chose au moins de 70 ans dont je fais partie…Mais j’ai la passion du cinéma et sa culture, je connais les œuvres qui ont fait le septième art, ses réalisateurs et aussi ses acteurs. Raimu était l’un d’eux. Evidemment, un professionnel un peu déconnecté de la réalité ou un cinéphile adepte du cinéma français des années 30 pourraient s’emporter et me dire qu’il est impossible qu’un si grand acteur ait été oublié, hélas, c’est une évidence, les jeunes (et moins jeunes) générations ne connaissent pas Raimu. Ils pourraient pourtant avoir une vague idée du personnage qu’il fut, car ce charismatique acteur français incarna parfaitement les personnages d’un grand auteur davantage passé à la postérité (et encore, cela dépend à qui l’on s’adresse en France), Marcel Pagnol, ce génial écrivain et réalisateur français qui incarna longtemps la Provence et le sud pour tous les français. Il incarna bien sûr Marseille avant que celle-ci n’évoque plus qu’immigration et guerre des gangs. En laissant une œuvre considérable dont les noms comme César, Le Schpountz, La Femme du boulanger ou La Fille du puisatier peuvent encore résonner aux oreilles de certains français, Pagnol assura à la Provence et à son art de vivre une postérité culturelle.  C’est bien là qu’entre en jeu notre ami Raimu qui fut l’un des acteurs fétiches de Pagnol.

    Raimu est né en 1883 à Toulon, c’est donc à la fois un homme du sud et un homme du XIXe siècle, cela fait loin, très loin, trop loin diraient certains, ils pourraient même ajouter que cela fait trop France ou trop rance, mot à la mode pour décrire la culture populaire française authentique comme en témoigne l’article de Libération sur le spectacle d’ouverture de la coupe du monde de rugby. Ne leur en déplaise, la véritable culture française est là et elle est enracinée, elle existe en dépit du gauchisme. Raimu en fut un ardent protagoniste.  Très jeune passionné par le théâtre, il suivra cette voie au début du XXe siècle et deviendra un comique troupier, l’équivalent de nos humoristes actuels. Il sera même souffleur avant d’être repéré par un grand artiste de l’époque, Félix Mayol qui possède sont propre théâtre et qui engage Raimu, le faisant monter à Paris. Comme le monde le sera, la carrière de Raimu sera figée par la guerre 14/18. Blessé au front, il sera démobilisé en 1915. Jusqu’à la fin des années 20, il connaitra le succès dans de nombreuses pièces de théâtre, notamment sous la direction du grand Sacha Guitry, mais ne 1929, il fera une entrée fracassante au cinéma en jouant le personnage de César dans une trilogie filmée et adaptée de l’œuvre de Marcel Pagnol. Les plus anciens, les plus cinéphiles ou les plus français auront encore en tête cette réplique culte lancée lors d’une partie de belotte dans un petit café marseillais : « Tu me fends le cœur »… Durant les années 30, il tournera encore sous la direction de prestigieux réalisateurs comme Jean Duvivier (à qui l’on doit La Bandera, La Belle Equipe ou encore Anna Karénine avec la sublime Vivien Leigh, éternelle Scarlett), Sacha Guitry, Henri Decoin et bien sûr Pagnol notamment le célèbre film La Femme du boulanger. Le théâtre lui sourire encore. Dans les années 40, il sera pensionnaire à la prestigieuse Comédie Française, le théâtre français par excellence à l’époque. Il y trouvera de grands rôles, jouant du Molière dans Le Bourgeois gentilhomme et Le Malade imaginaire, mais il ne fera pas carrière dans le prestigieux établissement qui semble l’avoir boudé.

    Raimu ne verra pas la fin de la décennie. Il tournera son dernier film en 1946, année même de son décès. Il avait eu un accident de voiture duquel il s’était sorti mais il dût subir d’autres opérations d’apparences bénignes. Il mourut pourtant à l’hôpital américain de Paris, emporté par une crise cardiaque probablement causée par une mauvaise réaction à des produits utilisés pendant l’intervention. Raimu étant devenu un immense acteur, une star reconnue par tous les français de l’époque, c’était une référence, un acteur drôle et émouvant à la fois, un personnage qui avait un physique et qui savait l’imposer. Il hanta longtemps la mémoire des français qui conservèrent cette image de patriarche bonhomme capable de jouer tous les rôles ou presque. Il avait des admirateurs même parmi les anglo-saxons, le grand Orson Wells lui-même, admirait Raimu. Je me demande bien s’il évoque encore quelque chose lui-aussi à l’homme de la rue du 20 septembre 2023, rien n’est moins sûr, car notre époque s’efforce de déconstruire, de nier les évidences ou d’effacer le passé, la transmission des savoirs, et le patrimoine en fait partie, est pourtant une composante essentielle de la survie de notre civilisation dont l’art est un élément majeur, presque vital.

 

  

Photo du film Marius d'Alexander Korda, 1931