L'aventure n'est pas seulement au bout du monde, elle est aussi dans les méandres de notre esprit.

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Aujourd'hui, le 4 août 2023 - Tintin et Milou censurés, une affaire déjà ancienne.
Je ne traîne pas particulièrement sur la télévision, cependant, cela peut arriver et la soirée se déroulait très bien car je venais de regarder un intéressant documentaire animalier sur Arte quand le programme toucha à sa fin et que je décidai, par curiosité, d’aller jeter un œil sur la grille des programmes de cette seconde partie de soirée. Je m'attends toujours au pire avec les programmes de télévision, mais j'aime parfois voir l'ampleur des dégâts de mes propres yeux. Après un zapping traversant les différentes chaînes, j’atterris sur Gulli, la chaîne consacrée aux programmes pour la jeunesse. On est toujours un peu un enfant… je m’arrêtai donc sur le programme en cours, un épisode des aventures de Tintin et Milou. Comme presque tout le monde, j’aime les aventures du petit reporter aventureux, Hergé, et j’en parlais déjà ici dans précédent article, a réussi à donner la vie à un personnage attachant qui sait nous emporter avec lui au bout du monde s’il le faut et c’est grâce à Tintin et à ses amis que beaucoup d’entre nous ont découvert le monde entier. J’ai pris goût à Tintin relativement tard et je le confesse, aujourd’hui encore, je n’ai pas lu toutes les aventures du héros, presque toutes, mais pas entièrement. Il s’avère que l’épisode du jour adapté en série animée dans les années 90 était Coke en stock, une aventure de Tintin que justement je n’avais pas lue. Je connais bien sûr la série animée et j’avais déjà quelques griefs contre elle, j’abordais donc ce visionnage avec grand intérêt et l’esprit critique nécessaire pour ne rien manquer.
La série animée des années 90 adaptant Tintin était un bel effort, donner une nouvelle vie à Tintin et lui offrir une seconde jeunesse et une diffusion internationale, on parlait alors d’Amérique où le petit belge n’était pas très connu. Hélas, l’enfer est pavé de bonnes intentions, tout comme les programmes de télévision et cela, bien avant les années 2020…Des nouvelles expressions, souvent d’origine anglo-saxonnes, commencent à entrer dans le vocabulaire de notre temps, on parle de cancel culture et de wokisme, cela devient un véritable phénomène de société et l’on inquiète, ou l’on devrait s’inquiéter sur les enjeux de ces phénomènes sociologiques inquiétants, presque totalitaires, j’en parlais déjà ici dans mon article sur le prochain Blanche Neige de Disney. Il est donc intéressant de constater que nous n’avons pas forcément attendu les anglo-saxons pour nous placer volontairement sous le joug de la censure culturelle.
Sous couvert d’adaptation à la morale sociétale et médiatico-politique des années 90 en France, les sociétés de production de la série Tintin, Ellipse pour la France et Nelvana pour la Canada, ont décidé de censurer les albums de Tintin originaux pour en faire des adaptations télévisées édulcorées et moralement acceptables. Evidemment, les héritiers d’Hergé ont accepté eux-aussi, faisant fi du respect d’une œuvre, sans doute pour enrichir un peu plus la Fondation Hergé. La production de la série animée commença donc avec pour ambition de tourner trois saisons, soit au total 39 épisodes, car certains albums des aventures de Tintin devaient être adaptés en deux épisodes. Le but était clairement évoqué, permettre à Tintin de trouver un nouveau public et lui donner une visibilité internationale, l’ambition était aussi de nettoyer Tintin des éléments que la production jugeait impossibles à montrer dans les années 90. Une certaine violence (relative) et la mort de personnages ont disparu, les références au tabac, à la drogue, à l’alcool sont gommées. L’alcoolisme du capitaine Haddock, ivrogne s’il en est dans les albums papier, est véritablement atténué. Les références trop importantes à l’argent sont également chassés tout comme le sont les comportements et scénarios jugés moralement inadaptés. C’est ainsi que de nombreuses scènes disparaissent totalement, rendant les intrigues confuses, dégradant de fait la qualité intrinsèque de l’écriture d’Hergé. Dans Tintin en Amérique, la série animée décide de supprimer les passages avec les indiens, passages jugés racistes. Et nous voici dans le vif du sujet.
Tintin au Congo est devenu une polémique à lui tout seul. On se souvient des collectifs comme le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France) qui voulaient tout simplement faire interdire l’album dans les années 2010. Si l’éditeur Casterman a tenu bon en éditant toujours la version de 1931, la production de la série animée des années 90 avait tout simplement décidé de ne pas adapter cet album. La série animée est donc amputée de Tintin au Congo, par la seule autorité médiatique, avec l’aval cependant de la Fondation Hergé. A l’évidence, il s’agit bien de cancel culture avant l’heure. Effacer de la réalité une œuvre d’art car elle est jugée non conforme à la moral des nouveaux censeurs, c’est bien une des définitions de la cancel culture. Cette odieuse méthode était justement au cœur de l’épisode du soir que j’ai suivi à la télévision. Coke en stock, une aventure de Tintin qui se passe en partie dans les pays arabes, a donc également fait les frais de cette méthodologie destructrice, de cette censure morale qui se voulait, déjà en 1990, apte à décider ce qui était bon et ce qui était toxique pour le public. Connaissant les problématiques de la série et après visionnage de cet épisode, je me suis donc lancé dans la lecture de l’album originel pour constater que la censure était bien passée par là. Quelques détails importants ont été totalement chassés de l’épisode. Dans cette aventure de Tintin, il est question d’enjeux politiques, financiers et de trafic d’esclaves qui se déroulent entre plusieurs pays arabes par le biais d’une compagnie aérienne tenu par un milliardaire italien, trafic qui est bien mentionné dans l’adaptation télévisée, mais dont les ressorts scénaristiques ont été transformés. Au cours de l’aventure, Tintin se retrouve face à l’émir Ben Kalish Ezab, au cœur du trafic d’esclaves noirs auxquels on promet un voyage vers la Mecque, mais qui sont en réalité capturés pour être vendus comme esclaves dans les pays arabes. Il est à noter qu’Hergé s’était inspiré d’un fait réel pour dépeindre son aventure. Première censure notable, le comportement de l’émir face à Tintin quand ce dernier lui évoque le problème de l’esclavage. Dans l’album, il est totalement désinvolte quand on lui parle du trafic d’esclave, à l’intervention de Tintin, il ne lance qu’un « Euh…Oui…Mais pour en revenir à l’Arabair… » et il ne s’intéresse en vérité qu’à sa perte du pouvoir au profit de son ennemi « l’infâme Bab El Ehr » nous dit l’émir. Bien au contraire, dans l’épisode animé, l’émir part dans une tirade contre l’esclavage. « Le propriétaire (de l’Arabair) se livre à un odieux trafic d’esclaves, il faut éliminer ce monstre », nous dit l’émir tout chamboulé. Changement de paradigme, l’émir se soucie désormais du sort des esclaves noirs. Noirs ? Vraiment noirs ? Pour les producteurs de la série animée, cet aspect là n’allait pas non plus. Plus loin dans l’épisode, quand Haddock et Tintin se retrouvent à bord d’un bateau en perdition, en prise avec un gros incendie en pleine mer et qu’ils découvrent dans la cale que des esclaves y ont été enfermés, ils délivrent des arabes qui, tout heureux de leur liberté, aident spontanément Tintin et Haddock à éteindre l’incendie. Belle vision des producteurs et nouveaux scénaristes qui trahissent Hergé, qui dans l’album originel n’avait pas écrit les choses tout à fait de la même manière. Dans cette scène, il était bien évidemment question d’esclaves noirs dissimulés dans la cale et non pas d’arabes. De plus, Tintin et Haddock éteignaient l’incendie à bord et reprenaient le contrôle du navire sans l’aide de personne. L’adaptation de l'album Coke est stock est truffé de censure, plusieurs autres éléments sont passés à la trappe et les producteurs ont donc revisité l’œuvre d’Hergé avec le prisme de la bien-pensance et une volonté claire d’endoctrinement des masses.

Evidemment, il ne s’agit pas ici d’un simple détail, ni de hasard. Si la production franco-canadienne de l’époque a décidé de réécrire les aventures de Tintin et les scènes de Coke en stock, c’était à dessein. Parler de la traite des noirs par des arabes, cela ne correspondait pas aux canons de la bien-pensance des producteurs, tout comme elle ne correspond toujours pas au récit médiatique en 2023. Il fallait chasser cette vérité historique et se montrer plus neutre. Certes, l’esclavage est toujours présent (bien qu’amoindri tout au long de l’épisode animé), mais il reste entre gens de la même race, l’honneur est sauf. Pour les producteurs de cette série, l’esclavage des noirs reste donc l’apanage des blancs. Vérité historique et artistique sont totalement effacées au profit d’un récit fantasmé, édulcoré, évidemment politiquement orienté par une bien-pensance qui a fini par accoucher de la cancel culture, bien avant qu’elle ne prenne médiatiquement vie dans les années 2010. Passées à la moulinette des producteurs, Les aventures de Tintin et Milou ont été transformées, édulcorées, perdant en mordant, elles ont sombrés dans l’infantilisation. Si les albums de Tintin pouvaient être lus par les petits et les grands, les adultes pouvaient y trouver différents niveaux de lectures, tandis que les enfants s’y amusaient, tout en découvrant la subtilité du monde, ce qui faisait la pertinence de l’œuvre. En subissant censure et orientation sociétale, les albums de Tintin, transformés en série animée, ont perdu une grande partie de leur âme. La série reste sympathique à regarder, mais ce n'est plus l'authentique Tintin. La cancel culture est capable du pire, elle n’est même capable que de cela. Elle transforme les œuvres du passé et les massacre en les adaptant aux pires folies de notre temps que sont le wokisme et la cancel culture, nouveaux totalitarismes qui ne sont pas prêts de disparaître tant ils semblent avoir le vent en pompe dans les médias forgeurs d’opinion, faiseurs de société, destructeurs de patrimoine.
