L'aventure n'est pas seulement au bout du monde, elle est aussi dans les méandres de notre esprit.

Culture, société, science, suivez mon humeur sur le blog
Aujourd’hui, le 23 mars 2021 – Pourquoi je n’aime pas Les Liaisons dangereuses, enfin...
Pierre Choderlos de Laclos
Si je vais un peu vite en besogne avec ce titre qui trahit mon véritable avis sur cet ouvrage, c’est surtout parce que les pendules appréciatives doivent être remises à l’heure concernant ce roman de Pierre Choderlos de Laclos, roman visiblement mal interprété par un trop grand nombre de critiques, parfois de lecteurs, prompts à détourner l’art pour servir une idéologie. Nous ne comptons plus les louanges concernant ce livre qui est devenu l’icône du libertinage des mœurs, il est admiré et rarement remis en question et pour cause, il est l’un des chefs-d’œuvre de la littérature française du XVIIIe siècle. C’est un fait, c’est un très grand roman, le problème réside ailleurs, à mon sens il est caché dans notre époque, quelque part entre la fin du XXe siècle et maintenant, moment de l’Histoire où les valeurs changent, où elles bouleversent tout sur leur passage et réinterprètent à leur guise ce qui a précédé, au risque de maltraiter la réalité.
L’histoire des Liaisons dangereuses est célèbre, d’autant plus qu’elle a connu de multiples adaptations cinématographiques à succès. Madame de Merteuil et le Vicomte de Valmont s’amusent à jouer avec les autres pour satisfaire leur plaisir narcissique, ils usent et abusent de la sexualité des uns et des autres ; méprisant toute morale, ils manipulent les individus dans le seul but d’arriver à leurs fins et d’aller jusqu’au bout de leur pari infantile qui est le point de départ de ce roman épistolaire. Madame de Merteuil est jalouse de son amant le comte de Gercourt qui la délaisse, il doit se marier avec une très jeune femme, Cécile. Le vicomte de Valmont désire la vertueuse et fidèle Madame de Tourvel, mais il désire aussi secrètement Madame de Merteuil. Pour se venger de son amant, Merteuil demande à son ami Valmont de coucher avec la jeune et vierge Cécile dans le but de ridiculiser Gercourt qui découvrait ainsi que sa jeune épouse n’est plus la jeune vierge attendue. S’il réussit à corrompre la jeune fille, Merteuil acceptera de coucher avec Valmont. Bien oui, tout cela pour ça…Je n’en dirai pas davantage pour les futurs lecteurs qui ne se seraient pas aventurés dans la correspondance qui constitue ce roman. Il s’agit donc d’un recueil de lettres qui nous conte l’ensemble de cette histoire.
Bien sûr, la plume est magnifique, les lettres sont sublimement rédigées et c’est là un véritable plaisir stylistique si nous acceptons cet angle très particulier, la succession de lettres que nous lisons pour avancer dans l’histoire. Très sincèrement, ce n’est pas mon genre de prédilection et malgré la qualité évidente du texte, je ne suis pas emporté par une telle mécanique de récit. Passons, mes goût sur la stylistique importent peu ici et ce n’est pas une raison pour nier la valeur des mots, que cela soit dit, c’est un grand roman parfaitement écrit, je le reconnais volontiers, là n’est pas la question. Mais alors, où se cache le problème que j’ai avec ce livre ? J’y viens. Ce qui m’agace avec Les liaisons dangereuses n’est pas relatif aux qualités intrinsèques du roman, mais plutôt ce que nous en avons fait par la suite et notamment à notre époque.



Gravures pour l'édition de 1796
Ce qu’il faut rappeler pour les lecteurs qui l’ignorent, c’est le contexte historique et personnel dans lequel le livre a été rédigé. Pierre Choderlos de Laclos est un militaire bien sous tout rapport, il aura une vie sentimentale rangée avec femme et enfants, bien loin de la vie tumultueuse et dépravée de ses personnages. Ce qui semble avoir été oublié ou peut-être même volontairement effacé ces derniers temps, c’est que cet auteur s’est lancé ici dans une vive critique de la débauche de ses contemporains, en écrivant Les liaisons dangereuses il souhaitant dénoncer les mœurs des aristocrates libertins du XVIIIe siècle et non pas les glorifier. Le succès de son roman auprès de ceux qu’il voulait piquer au vif dut le rendre bien malheureux et amer. En effet, le livre fut un succès dès sa sortie le 23 mars 1782. Le premier tirage à deux mille exemplaires, quantité très importante à l’époque, suivi de plusieurs rééditions, en feront un véritable succès qui ira, dit-on, jusque entre les mains de Marie Antoinette, jusqu’à ce que le livre soit un peu oublié puis redécouvert. Il s’agit là d’un détail qui a son importance. Le succès remporté par le livre qui sera lu par les aristocrates émoustillés par une lecture licencieuse, démontrera une certaine incompréhension, un déni même de la réalité de la dénonciation qu’il contient. Peu importe que l’intrigue du roman nous mène vers des dénouements peu glorieux, peu importe que la morale défendue par l’auteur soit bafouée, le livre sera adulé et beaucoup n’y verront que frivolité, sexe et subversion et là réside le problème qui est toujours attaché à cet ouvrage.
Ce qui m’agace par-dessus tout, c’est quand le réel est biaisé par une idéologie manipulatrice, il peut l’être par ignorance, c’est plus compréhensible, mais quand les deux facteurs se mêlent, cela nous conduit dans les pires travers de la récupération malsaine. C’est ce qui est arrivé au livre Les Liaisons dangereuses. Sans doute que le cinéma y est pour quelque chose, l’excellente adaptation de 1988 de Stéphane Frears a relancé l’intérêt pour l’œuvre et, sans même le vouloir, elle l’a pervertie en lui offrant le luxe et le confort du grand écran, entraînant la banalisation d’un propos mal compris par une époque déjà en quête de jouissance individualiste que le sexe, bien naturellement émoustille rapidement et qui ôte souvent toute capacité de raisonnement... Dehors la mise en garde de la conclusion du livre, au profit de l’entrée par la grande porte du plaisir malsain à faire du mal à autrui sans la moindre moralité, sans le moindre regard sur les conséquences, comble du pire individualisme, reflet de notre époque. Le film fut un véritable phénomène qui relança la popularité du livre. Pire, lentement, le propos du roman va être politiquement récupéré pour en faire le drapeau d’un néo-féminise politique qui fera fi de la véritable morale à tirer du livre, de l’enseignement et de la mise en garde pourtant évidente que Choderlos de Laclos voulait transmettre. Du propos du livre, nous pourrions bien croire qu’il n’a été conservé que cette phrase emblématique lancée par Madame de Merteuil : « Je suis née pour venger mon sexe », est-ce un hasard ? Je ne le crois pas. S’emparer de cette phrase, la digérer et en faire l’emblème de la résistance des femmes, c’est tout simplement mettre une claque à l’auteur, lui voler son œuvre, la violer en lui ôtant la substance qui la caractérise et se moquer des éléments cruciaux qui concluent ce roman et qui devraient nettoyer l’esprit embrumé de tous ceux qui se seraient laisser happer par la lascivité la plus toxique sans s’intéresser à la conclusion.
Les Liaisons dangereuses explorent la quête amoureuse de ses personnages, tous se cherchent, tous naviguent sur le fleuve tumultueux de l’amour, à contre-courant, dans les dangereux rapides ou près des berges pour mieux naviguer et manipuler le navire dans l’ombre, tous sont les jouets de l’immoralité véhiculée par les deux principaux protagonistes du roman, tous devront payer un certain prix à cette quête amoureuse libertine. Si parfois j’en arrive à me dire que je n’ai pas aimé le livre, c’est souvent parce que j’en ai véritablement assez d’être l’otage de cette époque irrespectueuse qui peut, pour son petit confort, détruire sans vergogne tout ce qu’elle touche. En vérité, l’œuvre est magistrale quand nous ne réjouissons pas du malheur de Cécile, que nous ne jubilons pas à voir la destruction des êtres autour des personnages principaux, quand nous lisons en avançant prudemment et que nous prenons la mesure de ce qui se déroule vraiment sous nos yeux ébahis par tant de cruauté, de manipulations et d’intrigues développées dans le seul et unique but de satisfaire de bas instincts méprisant le monde autour de soi. A bien y réfléchir, nous nous croirions presque dans un jeu politique moderne égoïste et cynique, celui qui pourtant fait l’objet de bien des critiques. J’attends avec une certaine impatience l’heure où l’œuvre de Laclos retrouvera son statut initial de mise en garde et quand ceux qui la détournent se verront enfin opposer par des femmes courageuses et lucides, le refus de la glorification d’une Madame de Merteuil, présentée au public abusé, comme la prétendue icône de la libéralisation des femmes.