L'aventure n'est pas seulement au bout du monde, elle est aussi dans les méandres de notre esprit.

Culture, société, science, suivez mon humeur sur le blog
Le 21 mars 2021 - Il y a 70 ans, Jouvet disparaissait.
Il y a de grands réalisateurs, de grands scénarios, de grands films, de grands acteurs, de grandes musiques et de temps en temps, tout cela se retrouve réuni dans une même création pour nous offrir un chef-d'oeuvre du cinéma. Mais d’autres fois, un seul élément permet de faire un film réussi qui mérite d’être sorti des oubliettes de l’histoire cinématographique dans laquelle il peut être coincé, oublié du plus grand nombre, condamné à finir sa carrière sans public. Sans que cela soit une garantie, on dit souvent qu'un grand réalisateur fait souvent un grand film, mais un grand acteur peut-il en faire autant ? Un grand acteur peut-il par sa seule performance marquer un film et lui apporter une belle saveur capable d'imprégner toute l'oevre? Cela arrive, ce n’est pas si fréquent, mais quand un charisme et un talent exceptionnel s’invitent sur le plateau de tournage, il en reste quelque chose, de grands moments et des souvenirs impérissables pour le spectateur qui savourera cet instant.
Le printemps est souvent l’occasion d’une sortie cinéma et depuis des décennies, des films s’invitent sur le grand écran pour le meilleur et pour le pire ces derniers temps, je trouve que très rarement mon compte dans ce cinéma purement commercial de notre époque, trouver un grand film c'est véritablement chercher une aiguille dans une bonnte de foin…le 21 mars 1951, un petit bijou qui marquera l’esprit des spectateurs sortit sur les écrans français, ce n’était pas un grand film, ce n’était pas un évènement attendu, le réalisateur Guy Lefranc n’a pas laissé une trace indélébile dans l’histoire des faiseurs de films et pourtant, le film fut une réussite grâce à la fabuleuse interprétation d’un immense comédien, un des plus fins et doués que la France ait connu. En interprétant le célèbre docteur Knock de l’écrivain Jules Romains, le grand Louis Jouvet trouvait encore un rôle à sa mesure, un personnage qu’il pouvait sublimer par son talent et son travail. Knock repose presque intégralement sur Jouvet, ici il s’agit plus de théâtre filmé que de véritable cinéma, la mise en scène n’a rien de particulier, elle est effacée et oubliée par la performance de Jouvet qui campe un Knock truculent livrant un texte intelligent, incisif et subtil. Le message de Knock est très moderne et il prend des risques en dénonçant un certain abus médical et l’hubris de certains médecins. « Tout homme bien portant est un malade qui s'ignore » rappelle le médecin à ses patients, ses clients comme il dit, et cela en révèle beaucoup sur cette médecine qui se veut omnipotente et commerciale.
Cette phrase est tellement de circonstance en cette période troublée et difficile, cernée d'histoires de Covid 19, où les informations d’un médecin contredisent celles d’un autre au point de troubler tout télespectateur non spécialiste. Les répliques de Knock font mouche et Jouvet s’en donne à cœur joie livrant au souvenir de tous des maximes cultes que personne (ou presque) n’oubliera : «Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille ? » hantera longtemps la mémoire des spectateurs et s’inscrira durablement dans l’imaginaire collectif, preuve que le talent de Jouvet joint au texte de Romains suffit à donner une grande performance sans grande mise en scène. L’important dans Knock ou le triomphe de la médecine, c’est bien la puissance du texte mêlée à la performance exceptionnelle de l’acteur. Jouvet livrait ici sa seconde interprétation cinématographique de Knock après le film de 1933 qu’il avait coréalisé, mais personnellement, je préfère cette version de 1951, triste année qui verra également la mort du comédien le 17 août. Louis Jouvet reste d’un des plus grands comédiens français et il faut revoir sa performance dans Hôtel du Nord, Copie conforme ou encore l’inoubliable Quai des Orfèvres.

La fameuse scène. "Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous gratouille?"
La transmission de la culture cinématographique passe évidemment par l’hommage, c’est un moyen efficace de maintenir en vie un passé culturel considéré comme trop ancien pour intéresser la société actuelle. Combien de réalisateurs, de films et d’acteurs on été totalement oubliés et restent endormis dans les coulisses de l’histoire culturelle, réveillés seulement par quelques cinéphiles dont le nombre se réduit comme Peau de chagrin. C’est une vieille histoire, la culture passe et l’immédiateté de la consommation de masse prend le relais, offrant des produits prêts à consommer au public friand de nouveautés, comme si ce dernier ne devait nullement regarder en arrière pour découvrir ce qui a existé avant lui. Redécouvrir Jouvet et permettre à ses proches de le découvrir, c’est un acte de transmission patrimoniale, la culture n’est pas un vain mot, elle doit traverser le temps si l’on veut lutter contre la chute de l’empire culturel et par pitié, ne perdez pas une seconde avec la pitoyable version de 2017 qui saccage totalement l'esprit incisif et caustique de la pièce d'origine pour en faire une mièvrerie sucrée et pleine de bons sentiments jusqu'à l'écœurement…reflet de notre époque.
Pour un extrait de Jouvet dans ses oeuvres, cliquez ici.
