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Aujourd’hui, le 6 septembre 2023 – Et le joyau du Loir-et-Cher jaillit de la forêt
Les châteaux sont des bâtiments exceptionnels, qu’ils soient châteaux forts, châteaux d’agrément devenus palais de prince, de rois ou petits châteaux oubliés, modestes et perdus en pleine campagne, ils font partie intégrante de notre imaginaire et de notre civilisation. C’est un élément fort de notre patrimoine, un repère géographique, ainsi dans presque toute l’Europe les châteaux habillent les paysages, subliment les lieux et forgent de merveilleux souvenirs. J’ai toujours été fasciné par les châteaux, ceux du Moyen-âge ayant ma préférence, mais je reste admiratif et séduit par les châteaux de la Renaissance et même de ces châteaux britanniques, parfois bâtis à l’ancienne, arborant une architecture néogothique tout en ayant été construits au XIXe siècle. Si le Royaume-Unis, l’Allemagne ou l’Espagne possèdent de nombreux et magnifiques châteaux, nul besoin de voyager loin quand on est français, car nous possédons un patrimoine exceptionnel en matière de châteaux. Chaque région de France peut s’enorgueillir d’abriter des édifices somptueux qui appellent à la rêverie et à l’admiration, au plaisir de la visite et de la réflexion. Le Val de Loire est évidemment connu et reconnu dans le monde entier (ou presque) pour son patrimoine bâti, bien sûr les rois de France ont laissé leur empreinte, mais de nombreux petits châteaux qui n’avaient rien de royaux, marquent toujours les esprits. C’est le cas d’Azay-le-Rideau, petit bijou posé sur l’eau ou encore du magnifique Cheverny qui inspira Hergé pour le château de Moulinsart. Entre eau et forêt, brume et soleil, entouré par une somptueuse forêt multi-centenaire se dresse une autre merveille, peut-être la merveille parmi les merveilles, un bâtiment d’exception, l’œuvre incontournable à toute visite du Val de Loire, le château de Chambord dont le projet de construction débuta officiellement le 6 septembre 1519, lorsque ordre fut donner de lancer ce projet grandiose.

Chambord vu depuis le canal du Cosson
François 1er rêvait d’un grand palais, il vivait à Fontainebleau ou à Amboise et voulait un autre château dans le Loir-et-Cher, un édifice qui marquerait les esprits, qui impressionnerait le monde entier, un refuge de chasse qui serait en vérité un palais. Auréolé de sa gloire suite à la fameuse victoire de Marignan dont nous fêterons les 508 ans dans quelques jours seulement, le roi eu des envies de grandeur. Qui ne rêve pas de palais et de merveilles, qui n’a pas envie de voir se construire son rêve le plus fou devant soi tandis que le monde se plie à ses désirs, c’est bien là le privilège d’un roi. On peut reprocher bien des choses à François 1er, notamment de ne pas mériter son statut de grand roi, on peut dire qu’il était frivole, soumis à sa mère Louise de Savoie et à sa maîtresse Anne de Pisseleu, d’avoir été trop faible, pas assez réfléchi, c’est par ailleurs la thèse défendu par l’historien Franck Ferrand dans un très intéressant livre sur le roi, François 1er : roi des chimères que je ne peux que fortement recommander, mais on ne peut cependant pas lui reprocher d’avoir eu un certain goût pour l’art qu’il souhait voir naître sous ses yeux.
On ne sait que peu de choses sur l’histoire du plan de construction de Chambord, de précieuses archives ont été perdues et nous n’avons pas de certitude, seulement des pistes de réflexion. Nous savons par exemple que Léonard de Vinci a terminé sa vie en France, il vivait auprès de François 1er qui l’avait installé à quelques centaines de mètres du château d’Amboise dans le manoir du Clos Lucé. De Vinci y termina sa vie en mai 1519, ce qui lui laissa le temps de travailler sur l’architecture de Chambord. Le curieux et formidable escalier à double-hélice du château intrigue, il ne peut laisser impassible le visiteur. Il est constitué de deux rampes, côte à côte, qui ne se croisent jamais et que l’on peut emprunter sans rencontrer une personne qui monterait ou descendrait l’escalier sur la seconde rampe. De petites niches ajourées permettent d’entrevoir les utilisateurs, mais il n’y a aucune possibilité de se croiser. C’est un projet artistique peu commun, mais qui ressemble fortement aux travaux que Léonard de Vinci à laisser sur des turbines hélicoïdales ou encore sur son fameux projet d’hélicoptère. Ce type de plan n’était pas du tout répandu à cette époque, c’est ce qui laisse à penser que De Vinci est bien l’auteur de cet escalier extraordinaire et qui constitue l’âme de Chambord. Bien sûr, De Vinci n’aurait pas œuvré seul, un autre architecte se serait mis au travail, Domenico Bernabei da Cortona, dit Boccador, un artiste florentin installé en France. Sans oublier bien sûr les tailleurs de pierre et sculpteurs qui ont œuvré pour créer une pareille merveille. Quoi qu’il en soit, le projet Chambord était pharaonique, une œuvre colossale qui mit bien des années à aboutir.

L'imposant escalier à double révolution imaginé par Léonard de Vinci
Au départ, il y avait sur le site de Chambord un autre château construit par les comtes de Blois, le château tel que nous le connaissons aujourd’hui avec sa stature imposante et son enceinte flanquée au nord de deux puissantes tours, n’est pas tout à fait celui que François 1er a vu. Au départ, il n’était question que de bâtir la partie centrale, c’est-à-dire le donjon que nous voyons encore, constitué de quatre tours resserrées autour d’un logis central abritant le fameux escalier. Mais le projet prit de l’ampleur au fur et à mesure. En 1549, à la mort de François 1er, qui ne séjournera que 42 petits jours dans cette merveille architecturale, le chantier se poursuivit et s’étoffa pour se terminer des années plus tard. En 1686, il sera totalement achevé sous Louis XIV et conforme au château que nous connaissons à présent. L’édifice, aussi majestueux soit-il, sera délaissé par les rois de France, trop éloigné de Paris, trop perdu dans la campagne. Il restera occupé par le frère de Louis XIII, mais Louis XIV quittant Versailles, y fera tout de même neuf séjours, de petits weekend d’évasion à la campagne dirions-nous aujourd’hui… Sous Louis XV, on fait creuser le canal du Cosson qui habille gracieusement le côté est du château. Comme beaucoup de bâtiments symboliques du pouvoir royale, le château souffrira beaucoup des saccages des révolutionnaires qui en 1790, pilleront et abîmeront le château, ils s’en prendront même aux animaux du parc qu’ils tueront. Mobiliers, portes et fenêtres seront volés et les pillages ne cesseront qu’avec l’envoi d’un régiment armé pour sécuriser les lieux. Les révolutions n’épargnent ni les têtes ni les œuvres, elles ravagent tout sur leur passage. Au début du XIXe siècle, Chambord passe dans le domaine privé en étant offert au duc Henri d’Artois, le petit-neveu de Louis XVIII, qui deviendra donc le comte de Chambord. En très mauvais état, le château sera entretenu, puis peu à peu restauré. En 1930, le château est racheté par la France. Pendant l’Occupation allemande, Chambord servira de coffre pour garder des œuvres du Louvre évacuées de Paris dans l’urgence. Les années 50 verront la restauration complète de l’édifice et il pourra enfin être ouvert au public pour des visites mémorables.

Le château dans la brume matinale
Chambord ne peut laisser indifférent, c’est une œuvre monumentale posée au milieu de la forêt, chaque visite reste gravée car c’est un édifice exceptionnel à plus d’un titre. Il fait partie de l’Histoire de France, évoque de grands noms, de grands hommes, des périodes glorieuses et terribles et nous rappelle enfin que la pierre finement sculptée et assemblée est à même de témoigner de ce qu’elle a vécu. Les pierres de Chambord à la blancheur exceptionnelle, typique du tuffeau blanc, étincellent sous le soleil et rassurent dans la grisaille automnale. Je connais des gens qui ne se lassent pas d’aller et de retourner encore et encore à Chambord, le château agit comme un aimant, mystérieux et attractif. Passer à Chambord, c’est se plonger dans la prestigieuse Histoire de France et saisir l’importance du patrimoine bâtit. Le site est somptueux et depuis quelques années, des jardins d’agrément à la française du XVIIIe siècle ont été recréés sur le parterre nord du château. Bien sûr, le site a changé depuis les vingt dernières années et curieusement, décision fut prises il y a quelques années d’abattre de somptueux arbres centenaires jugés « vieillissants » qui trônaient fièrement Place Saint Louis, juste devant le château. On a également demandé aux petits commerçants vendeurs de souvenirs typiques du Val de Loire de quitter les lieux… Passé ce saccage, le site reste exceptionnel, mais il a perdu de son intimité pour s’ouvrir au monde. Il est préférable de le visiter hors saison pour éviter la foule des touristes du monde qui, déposés en car, se ruent au château pour cocher leur liste de choses à faire et dire qu’ils sont allés à Chambord... Le site ne mérite pas une visite, il en mérite cent pour comprendre l’importance et la majesté des lieux, il mérite qu’on lise et qu’on réfléchisse sur lui et sur l’Histoire de France dont il est une composante. N’hésitez plus, allez à Chambord.
Conseil de lecture : François 1er : roi des chimères, Franck Ferrand, Flammarion, 2014

Les jardins à la française vu du ciel

La chambre de François 1er