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Aujourd'hui, le 17 juin 2021 - Et Vlad n'était pas encore un vampire...
Vlad, voilà un prénom bien étrange venu des terres d’Europe centrale, qui fait à présent frémir et qui a acquis sa sinistre réputation avec le succès d’un roman immensément célèbre, Dracula. Quand on évoque Vlad Tepes, de son véritable nom Vlad III Basarab, Tepes signifiant "l’empaleur" en roumain, on ne peut s’empêcher désormais de songer au vampire de la légende. Bram Stoker a bien œuvré, il a installé durablement le mythe du monstre séducteur et buveur de sang dans la culture populaire et Vlad le seigneur de Roumanie y a perdu un peu de son historicité, pourtant l’homme a bel et bien existé et il a bataillé corps et âme pour lutter contre l’envahisseur turc qui au XVe siècle déferlait sur l’Europe. Notre seigneur roumain était un combattant et un défenseur de la liberté de son pays, il n’hésitait pas à employer les grands moyens pour terroriser ses opposants et sa marque de fabrique la plus célèbre était sa propension à faire empaler ses ennemis. Revenons sur la nuit du 17 juin 1462 durant laquelle Vlad lutta contre l’ennemi dans la capitale roumaine d’alors, Târgoviste.

Ruines de la cité de Târgoviste avec la tour de Chindia construite par Vlad Tepes
Quelques dizaines de kilomètres au nord de Bucarest, au pied des imposantes Carpates, se dresse Târgoviste capitale de Valachie. C’est ici que se déroulera un épisode violent de la guerre qui oppose les turcs aux résistants Valaques. Vlad qui est bien décidé à ne rien lâcher pratique une politique de guérilla pour mettre en péril l’offensive turque menée par le sultan Mehmed II qui a le soutien inattendu du frère de Vlad. Radu III, dit le Beau combat aux côtés des turcs, c’est à l’évidence ce qu’on pourrait appeler un traitre à la patrie et à la famille, mais tout cela a une origine assez complexe. Pendant la guerre qui opposait Vlad II Dracul, le père de Vlad Tepes et de Radu, les deux fils furent envoyés en Turquie en gage de paix signée entre Dracul et le sultan Murad II. Les deux frères y passèrent de nombreuses années, c’est d’ailleurs pendant ce séjour turc que Vlad Tepes découvrira le fameux et terrifiant supplice du pal qui était pratiqué par les turcs. Alors que Vlad Tepes rentrera en Roumanie, destiné à n’être qu’un pion sur l’échiquier ottoman, placé comme souverain fantoche, son jeune frère Radu reste en Turquie, apparemment sans y être contraint. Il y aurait adopté les mœurs de l’ennemi, se serait converti à l’Islam et serait même devenu le mignon de Mehmed II. Les turcs ont mal joué, ils n’ont pas vu venir la révolte de Vlad Tepes qui en rentrant chez lui apprendra la mort de son père et de son frère aîné, torturé et enterré vivant par des opposants transylvaniens. En le laissant rentrer en Roumanie à l'âge de 17 ans, devenant Vlad III sur le trône du pays, son patriotisme a repris le dessus, sans doute ne l’avait-il jamais quitté même quand il était captif des turcs. Pour Radu, il en fut donc autrement puisqu’il préféra rester fidèle à l’ennemi et à son amant.

Vlad Tepes
La nuit du 17, Vlad Tepes affronte donc les turcs mais également son jeune frère. Ce sera un coup d’éclat pour Vlad, son armée va tuer près de 20 000 hommes, turcs et traîtres bulgares, beaucoup seront empalés et quand une armée turque de secours entrera dans Târgoviste abandonnée par Vlad, elle tombera sur ce spectacle de désolation et d’horreur qui la fera frémir et décidera le sultan a abandonner les lieux, préférant laisser la suite des opérations à Radu. Vlad trouve refuge dans sa forteresse, celle de Poenari, petit château fort bâti au sommet d’un escarpement rocheux difficile à prendre, aujourd’hui il faut gravir près de 1500 marches pour atteindre le sommet. C’est un endroit baigné par une atmosphère mêlant histoire et légende. On dit que la femme de Vlad est morte en tombant des fortifications de la forteresse alors qu’elle tentait de fuir durant un siège, on retrouve ce passage dans l’introduction du film Dracula de Coppola, nul ne sait en vérité si l’épisode est bien réel. En revanche, la visite de Poenari ne laisse pas indifférent. J’ai eu la chance d’y aller et de visiter ce lieu entouré d’une épaisse forêt et perdu dans la brume. J’ai subi une forte tempête de neige d’octobre en franchissant les montagnes, l’hiver est précoce en Roumanie et cela renforça encore davantage le sentiment d’inaccessibilité des lieux. Vlad se réfugia dans cette citadelle durant cet été 1462 et il la fuira également, cerné par les troupes de son frère.

Vlad et le supplice du pal, gravure ancienne
Vlad ne sera pas vraiment remercié de sa bravoure et de sa volonté de rendre la roumanie aux roumains. Radu sera légitimé comme souverain et Vlad sera arrêté par le roi hongrois Mathias Corvin. De 1462 à 1474, Vlad restera le prisonnier de Corvin et sera maintenu à Buda qui n’est pas encore Budapest, puis la liberté lui sera rendue. Retournant à Bucarest, son séjour comme sa vie ne seront que de courte durée, il sera assassiné dans des circonstances peu claires en décembre 1476. Vlad fut un pilier de la défense européenne contre l’ennemi turc, il est dommage que son image soit la plupart du temps simplement associée au vampire de Bram Stoker. Il mérite davantage que du folklore, il mérite le respect pour son dévouement envers sa patrie et pour la barrière militaire qu’il fut pendant près de quinze ans. Si jamais vous passez un jour en Roumanie, aller à Poenari, visitez aussi les ruines de Târgoviste, vous y verrez un buste de Vlad Tepes et vous pouvez faire l’impasse sur le château de Bran, vendu comme le château de Dracula…Si la bâtisse est jolie, elle n’a rien à voir avec Vlad, elle fut juste une inspiration pour Bram Stoker et est à présent l’occasion de vendre aux touristes des gadgets et souvenirs autour du mythe du vampire, ah folklore consumériste quand tu nous tiens…

La forteresse de Poenari