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Aujourd'hui, le 3 mai 2021 - Nouveau partage de critique cinématographique, quand l'Homme lutte contre ses instincts.
La nature humaine et ses mystères profondément enfouis en elle, la duplicité de l’Homme, le bien et le mal qui cohabitent, se jaugent, la nature et l’éducation qui luttent en nous pour prendre le dessus, la maîtrise par la science de ces caractéristiques, autant d’aspects abordés dans le célèbre roman de l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson, L’étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde. Qui ne connait pas Jekyll et Hyde, des noms devenus immensément célèbres par le biais de cette littérature fantastique à laquelle le cinéma donna donc un sacré coup de pouce pour lui offrir la postérité publique. On ne compte plus les adaptations cinématographiques ou télévisées, il y a même eu des jeux vidéo et des jeux de plateau, on s’attaque là à un mythe bien ancré dans la culture populaire depuis sa parution en 1886.

Ici, il est donc question de la version cinéma de 1931. Cela fait tout de même 90 ans, cela commence sacrément à compter pour un film. C’est une œuvre de Rouben Mamoulian et il est à noter que Fredric March y gagnera l’Oscar du meilleur acteur. J’y retrouve ma copine, la jolie Miriam Hopkins que j’avais laissée dans Sérénade à trois et dans lequel elle ne m’avait pas trop convaincu, je le rappelle. Cela fait un long moment que je n’avais pas lu le livre de Stevenson, je l’ai relu pour l’occasion. C’est un très bon roman, très court, intense et d’une grande puissance. Je sais donc déjà que le découpage du film n’est pas celui du livre, il y manque aussi un personnage central, celui de Utterson et il y a un ajout important, celui des personnages féminins qui n’existent pas dans le livre. A force d’avoir vu des adaptations où ils sont systématiquement présents, j’avais fini par faire l’amalgame et j’étais presque persuadé qu’ils étaient bien dans le livre… Les femmes apportent au film, de façon explicite, un regard sur la sexualité de Jekyll, frustré par les conventions sociales de l’ère victorienne. Dans le roman, Jekyll a la cinquantaine, on ne lui connait aucune femme, c’est un acharné du travail. Dans le film, c’est un trentenaire qui doit épouser Muriel (jouée par Rose Hobart) et l’accord du père tarde à venir, ce qui entraîne la frustration de Jekyll qui, une fois en Hyde, peut exprimer sa sexualité et sa brutalité. Dans le roman, il nous est dit ceci à propos activités de Hyde : « Des plaisirs peu relevés pour n’user point d’un terme plus sévère. », « j’étais dépravé par procuration », « le plaisir d’infliger à autrui le maximum de souffrances. ». On ne sait pas grand-chose des odieuses activités de Hyde mais on peut en effet imaginer qu’il se livre à la débauche sexuelle même si on ne fait jamais aucune référence à une femme, une future épouse ou une prostituée, tout est suggéré. Jekyll ose à peine nommer les actes de Hyde tellement il en a honte.

Le docteur Jekyll sur le point d'avaler une potion.
Le film de Mamoulian commence par la Toccata de Bach, belle entrée en matière pour mettre dans l’ambiance, puis s’en suivent de nombreuses trouvailles techniques, je me suis souvent demandé au cours du visionnage si je voyais là les premières de ces inventions, j’ai donc cherché un peu. La première scène commence donc par une vue subjective à la première personne, oui comme dans un FPS sur PS5, c’est une sacrée idée pour 1931 et c’est bien la première fois que c’est utilisé. Mamoulian en fera usage plusieurs fois dans le film, mais son utilisation n’est pas toujours déterminante, à part pour les transformations. Il y a aussi des écrans joliment splittés d’une manière progressive, des fondus enchaînés qui s’attardent, des rémanences de scènes précédentes qui perdurent un moment dans la scène suivante comme celle du personnage féminin Ivy, joué par Miriam Hopkins, qui assise nue sur le bord de son lit, balance langoureusement sa jambe droite comme le balancier d’une horloge, image obsédante de sensualité qui absorbe l’esprit de Jekyll et donc du spectateur. Il y a aussi les transformations en Hyde qui bénéficient d’une jolie technique pour l’époque. Les premières secondes de la première transformation sont saisissantes, Mamoulian a réussi un beau coup technique en n’utilisant visiblement qu’un jeu de lumière pour modifier les traits de Jekyll et c’est vraiment bien fait. La seconde transformation est aussi très réussie, cette fois il ajoute des coupures avec des plans alternativement sur le visage, puis sur les mains de Jekyll qui se change enfin en Hyde. Le montage est presque parfait et la transformation est donc très réussie. Techniquement, c’est donc très bien pour l’époque. Si je voulais chercher la petite bête, je dirais tout de même que je trouve, hélas, que ces techniques intéressantes ne sont pas vraiment utilisées pour enrichir le récit. Les écrans splittés par exemple, s’ils sont réussis, mais ils n’apportent rien de particulier au récit et c’est bien dommage, j’aurais aimé voir des évènements importants se dérouler dans le même temps. Quelques gros plans me semblent nativement flous, peut-être quelques problèmes de mise au point durant le tournage.
Artistiquement, Mamoulian a décidé de faire de Hyde une sorte d’homme préhistorique, il en a le physique et la pilosité. C’est assez éloigné du roman où Hyde est très petit, sans doute un peu contrefait et bien plus jeune que le docteur (la potion est aussi une sorte de fontaine de jouvence, Jekyll nous le dit dans le livre)), il n’est pas si repoussant, il est qualifié de dérangeant par ceux qui le croisent, mais pas de monstrueux. Seules ses mains sont visiblement poilues, Jekyll le dit clairement dans le roman : « Main revêtue d’une épaisse pilosité, c’était la main de Hyde. » C’est plutôt son attitude qui dérange le plus, car elle sort totalement des conventions de la bienséance, elle est sans limite, habitée par la pure brutalité et l’égoïsme poussé à son paroxysme pour satisfaire ses pulsions. C’est aussi le cas ici, Hyde est odieux, brutal, un malappris vicieux, pervers, sadique qui laissent s’exprimer ses pulsions primitives sans retenue, et bien sûr ses pulsions sexuelles puisque dans le film comme je le disais plus haut, le docteur est frustré par l’attente (et donc la consommation) de son mariage. Il est en revanche totalement émoustillé par Ivy Pearson la jolie fille de petite vertu ouvertement libérée et assumant sa beauté et sa sexualité sur laquelle il fait une fixation. C’est bien sûr très intéressant pour l’époque, on est encore dans un film d’avant le code Hays, cependant d’après Mamoulian, certaines scènes trop osées ont tout de même été coupées au montage, notamment un striptease sous les draps qui a été raccourci. Mais pour 1931, c’est déjà assez explicite je trouve. Ivy qui entraîne le docteur Jekyll dans son lit pour essayer de l’embrasser alors qu’elle est visiblement toute nue sous ses draps, c’est plus que le code Hays ne pourra supporter quelques années plus tard…

Jekyll séduit par la prostituée. Elle est nue dans son lit, de la vraie subversion pour l'époque.
Attention, sur les dix lignes suivantes, je dévoile l’intrigue et la conclusion.
Mamoulian a décidé de changer la fin de l’histoire, sa fin est d’ailleurs très brutale d’un point de vue mise en scène tout comme celle du livre en fait. Si le docteur Jekyll meurt bien à la fin du roman, il est ici abattu par des policiers, ce n'est pas le cas dans l'œuvre littéraire. Dans le livre, on apprend de la main même du docteur qui rédige une lettre de confessions, qu’il sait qu’il n’a plus qu’une seule solution car il lui manque un ingrédient mystérieux pour sa potion, ingrédient qui était en fait une impureté qu’il ne connait pas. On ne nous le dit pas dans le film et c'est dommage. Son destin est donc scellé, il ne peut plus inverser le processus de transformation qu’il ne maîtrise plus du tout, Hyde prenant toujours possession de lui, il se suicide pour refuser finalement de rester le monstre qu’il avait pourtant chéri durant une partie de son expérience, monstre devenu meurtrier. Finalement, les conventions sociales que Jekyll détestait le rattrapent et il s’y plie, préférant mourir plutôt que de laisser le pervers Hyde en vie. Pourquoi Mamoulian n’a pas conservé cette forme finale ? Peut-être n’a-t-il pas pu tout simplement écrire une scène de suicide à l’époque, c’est vraiment très possible. En tout cas, le récit y perd un peu en puissance.
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Cette adaptation du début du XXe siècle est tout de même très plaisante à voir. J’ai passé un moment agréable de cinéma, enfin si je puis m’exprimer ainsi…je peux imaginer qu’à l’époque le public fut terrifié par la transformation et la personnalité monstrueuse de Hyde qui s’empare de Jekyll. March n’a pas volé son Oscar, il est très bon, et Mamoulian a respecté à la lettre certaines attitudes du Hyde du roman, la nervosité, les tiques, le côté simiesque, les étirements de bras, le côté brutal et bondissant que l’on retrouve dans plusieurs scènes. Ma jolie Miriam Hopkins m’a encore laissé un peu sur ma faim, je lui trouve des qualités (autres que physiques, hein !) mais j’ai encore eu l’impression qu’elle en faisait un peu de trop parfois. Ceci dit, on lui demande d’être soit aguicheuse, soit en larmes, soit totalement terrorisée…. Je vais encore lui laisser une chance dans un prochain film où elle a le rôle majeur… J’ai hésité entre 7 et 8, à quand les 0.5 sur Senscritique ? Je me laisse aller à un petit 8 car le film est techniquement et artistiquement réussi, on ne s’y ennuie pas, on se laisse absorber par le jeu de March peut-être davantage que par la réalisation de Mamoulian, mais si je me propulse en 1931, je pense que c’est la note que je lui aurais attribuée en sortant du cinéma, traumatisé par Hyde et peut-être obsédé par Ivy, qui sait ?
