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Aujourd'hui, le 10 juin 2021 - Courbet ou l'art de peindre la vie.
Ce qui me rend parfois triste ou désabusé en regardant notre époque, c’est de constater souvent combien la culture a du mal à se transmettre de génération en génération. Le temps faisant son œuvre, altérant considérablement la mémoire des faits, des choses, des gens et des œuvres, il est essentiel de passer le relais du savoir, ne serait-ce que pour la victoire du beau et du bon. Force est de constater que la curiosité et le savoir général qui devraient en découler se réduisent dangereusement au profit d’une culture de masse au spectre très restreint et qui ne peut engendrer qu’indigence et déformation de la connaissance, de ce qu’on nomme plus fréquemment la culture générale. Je suis un adepte de cette culture et je redoute toujours, et de plus en plus, que le cyclone de notre époque nous conduise tout droit en son cœur où réside le monde d’Idiocracy. Ainsi, si je parle de Courbet, combien penseront immédiatement à Julien, l’animateur de radio et de télévision, ne songeant pas un seul instant au grand Gustave…
C’est dans l’est de la France, dans celui qu’on dit parfois être le plus froid des départements français, le Doubs, que naît Gustave Courbet le 10 juin 1819. L’homme est complexe, son œuvre magistrale. Courbet est un artiste proche de la terre, un amoureux de la gente féminine qu’il peindra et peindra encore, il fascinait autant qu’il était détesté de son vivant pour ses œuvres novatrices ou déjà provocantes comme en 1866 le fameux Origine du monde, tellement célèbre qu’il fut l’objet de censure sur…Facebook, œuvre déjà annoncée dans un autre tableau de 1862 intitulé Femme aux bas blancs, adoptant une pose presque autant scandaleuse.

Différents nus de Gustave Courbet.
Ses amours furent tumultueuses et ses études peu convaincantes. Après avoir touché du doigt les arts dans son adolescence, il partira à Paris pour faire des études de droit qu’il délaissera vite au profit de sa véritable passion, la peinture. Comme tous les passionnés d’art, il se perdra dans les galeries du Louvre et s’essayera à étudier les grands maîtres en copiant certaines œuvres. Il se cherchera quelques années, tentera en vain de présenter ses peintures au Salon, la manifestation artistique parisienne de renom qui fait et défait les réputations. Puis en 1844 après plusieurs refus, le Salon accepte un tableau, c’est un autoportrait dont le nom est Autoportrait au chien noir (voir vignette), Courbet n’a pas cherché bien loin…toujours est-il que l’œuvre est remarquée. Ce ne sera pas le dernier autoportrait de Courbet, il en laissera des dizaines et plus d'un millier de peintures dans sa carrière. Le plus fameux autoportrait de tous a fait le tour du monde, il se nomme Le Désespéré et c’est une oeuvre qui porte bien son nom. Courbet s’y représente en quête d’identité, dans une pose crispée, les yeux hagards et écarquillés. Le tableau date de 1845, Courbet a alors 26 ans et c’est à coup sûr une œuvre romantique, même si Courbet le touche à tout et le renverseur de codes, ne sera pas enfermé dans ce courant artistique.
Le succès viendra vraiment quelques années plus tard. En 1849, il obtient une médaille et la reconnaissance critique et publique pour son tableau L’après-dînée à Ornans.

Le Désespéré - autoportrait -1845 - Musée d'Orsay
Mais le succès ne le met pas à l’abri des critiques. Il va bouleverser les codes de la peinture académique en 1850 en choisissant sciemment de briser les conventions. Amoureux du terroir, il va représenter des scènes du quotidien et des gens ordinaires en utilisant pour cela de grands formats de toiles, réservés jusque là aux thèmes religieux ou mythologiques, c’est assez pour faire scandale et provoquer moqueries, incompréhension voire hostilité, notamment pour son célèbre tableau magistral Un enterrement à Ornans, œuvre de 3m15 par 6m68.

Un enterrement à Ornans - 1849 - Musée d'Orsay
Cela ne l’empêchera nullement de poursuivre son œuvre et sa carrière. Il voyagera en France et en Europe, rencontrera les grands noms de l’époque comme Proudhon ou les grands artistes comme Monet ou Eugène Boudin le peintre des célèbres toiles sublimant la Normandie. Et viendra l’heure de graves problèmes qui changeront la vie de Courbet. Il s’engagera activement dans la Commune de Paris, fervent républicain, il luttera pour l’insurrection, ce qui se retournera contre lui puisqu’il sera emprisonné en 1871. Accusé, apparemment à tort d’avoir participé au renversement de la colonne Vendôme, il sera condamné à une lourde amende qu’il ne pourra payer et préfèrera prendre l’exil, subissant en France de vives critiques de plusieurs artistes et intellectuels pour sa participation à la Commune. Ainsi, Alexandre Dumas fils écrira ceci sur Courbet : « De quel accouplement fabuleux d'une limace et d'un paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suintement sébacé peut avoir été générée cette chose qu'on appelle Gustave Courbet ? Sous quelle cloche, à l'aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d'œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant ». Les mots étaient rudes, le jugement sans appel, Courbet restera une sorte de paria jusqu’à sa mort.
Ainsi la Suisse sera son dernier domicile et même si son état de santé déclinera, il continuera à y peindre et à laisser quelques magnifiques toiles. Il est pourtant fatigué, depuis la quarantaine il a considérablement forci et c’est une silhouette empâtée qui se promènera autour du lac Léman pour prendre comme sujet d’étude une forteresse médiévale. J’ai toujours admiré ses représentations du château de Chillon, il s’en dégage un sentiment particulier qui mêle la nature, à la puissance de la construction médiévale. Ces œuvres figurent parmi les dernières de Courbet qui mourra le 31 décembre 1877 à l’âge de 57 ans seulement. Son œuvre est trop imposante pour en brosser le portrait en quelques lignes, il faut se plonger dans les livres et aller voir ses tableaux dans les musées pour saisir la puissance qui s’en dégage. Nous avons de la chance, la France possède une belle collection de l’artiste, à Ornans dans le Doubs, à Lille, à Montpellier, à Besançon et le plus gros de son oeuvre à Paris au Musée d’Orsay où vos pas pourront vous mener par exemple vers un tableau de 1869 s’intitulant La falaise d’Etretat après l’orage et annonçant déjà un autre mouvement qui allait suivre, celui de l’impressionnisme.

La falaise d’Etretat après l’orage - 1869 - Musée d'Orsay

L'une des nombreuses toiles représentant le chateau de Chillon. Collection privée.

Photographie de Gustave Courbet - Vers 1865