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Aujourd'hui, le 8 juin 2021 - Attention Big Brother vous regarde et c'est son anniversaire

 

Des romans qui marquent leur époque et qui laissent une empreinte indélébile, il est facile d’en citer, c’est même là le propre de deux catégories, les chefs-d’œuvre reconnus comme tel à l’époque de leur parution ou les succès populaires qu’ils soient des œuvres magistrales ou non. A posteriori, une œuvre peut également prendre plus d’ampleur et comme un bon vin issu d’un cépage de qualité et d’une bonne année, elle saura trouver un jour un public pour la porter aux nues. C’est d’un livre de ce genre dont je vais vous parler dans cette chronique, il s’agit d’un roman qui a eu du succès au moment de sa sortie en 1949, mais il n’avait pas l’aura qu’il revêt aujourd’hui et pour cause, c’est un roman très particulier, un de ceux qu’on pourrait croire livré au monde par un prophète visionnaire capable de véritablement lire dans l’avenir et c’est pourquoi, à présent il est devenu si populaire, une icône littéraire presque incontournable. Suivons les aventures d’un homme plongé dans l’horreur de la manipulation gouvernementale.

 

 

 

 

1984, une date, un titre qui a lui seul est capable de déclencher les passions, de lancer des débats politiques et philosophiques, de nous entraîner à refaire le monde ou à craindre l’avenir. 1984, l’œuvre de George Orwell, est ce qu’on appelle une dystopie, une fiction qui nous plonge dans une sombre histoire qui se déroule dans une société totalitaire de laquelle il semble impossible de s’extraire. C’est tout à fait cela que nous découvrons en commençant ce roman. Le récit nous raconte la vie de Winston Smith, un anglais employé au Ministère de la vérité et chargé dans son quotidien de réécrire l’Histoire. Son travail se résume donc à une falsification des documents du passé pour les faire correspondre à la doctrine du gouvernement, l’Angsoc (abréviation pour le Socialisme Anglais). La vie de Winston est d’ailleurs cernée, non seulement par les écrans impossible à éteindre qui le surveillent partout jusque dans son appartement, mais aussi cerné par les abréviations et les remaniements linguistiques qu’on appelle la novlangue. Nouvelle forme de langage épuré, débarrassée des concepts linguistiques trop larges ou trop évasifs, réduite à une expression plus directe, à un vocabulaire bien plus restreint afin d’éviter que le peuple n’use trop de sa capacité à réfléchir. Réduire les moyens d’expression à des locutions simples permet au Parti, dirigé par le mystérieux Big Brother, figure de dirigeant paternaliste et bienveillant, de contrôler la foule, de l’abrutir et de l’endoctriner plus facilement. Bien sûr, ces quelques lignes suffisent à nous relier à notre propre actualité et c’est bien pour cela que George Orwell est considéré comme un auteur visionnaire qui aurait senti la transformation de la société et vu les dérives que nous vivons actuellement.

 

En réalité, Orwell s’est inspiré des systèmes totalitaires de son époque, communistes et nazis, et a imaginé la réussite d’une telle société sur plusieurs décennies, jusqu’à la date où se passe le roman, 1984. C’est certain, la novlangue, le contrôle du passé, une volonté d’abrutir le peuple, tout cela peut trouver un écho dans notre temps. La novlangue a déjà fait son apparition dans notre société, un mot remplace un autre qui en remplace un autre et qui finalement devient un concept différent aux antipodes du sens premier. Par exemple, au fur et à mesure des dernières décennies, un immigré clandestin est devenu un sans papier, qui est devenu un migrant, qui devient maintenant un réfugié climatique et deviendra demain un nomade et qui sait après-demain simplement un homme. Les exemples sont nombreux. Quant au travail de Winston, il évoque bien sûr la cancel culture, cette volonté de transformer ou d’effacer des archives la culture qui dérange une partie de la population. Elle vise principalement tout ce qui touche aux minorités, souvent aux minorités raciales. C’est comme cela qu’un chef-d’œuvre du cinéma comme Autant en emporte le vent se retrouve menacé, qu’un acteur comme John Wayne prétendument raciste se voit à présent montré du doigt (j’en parlais ici), que les statues de Christophe Colomb ou du général de Gaulle se voient menacées, voire déboulonnées. La cancel culture, comme dans 1984, ne semble avoir aucune limite, elle s’insinue partout même là où personne ne l’attendait. La compagnie Disney limite l’accès à certains de ses films jugés racistes ou sexistes, certains dessins animés sont menacés de censure ou de coupe (j’en parle ici), la mythique Blanche Neige elle-même, pour des raisons féministes cette fois, fait l’objet d’une forte ostracisation. L’effacement de la vérité n’est pas encore tout à fait atteint comme dans 1984, mais c’est en route. Une volonté de transformer le passé pour le conformer aux désirs et aux fantasmes de certains existe déjà, ainsi les séries télévisées sont au cœur de cette nouvelle lutte idéologique. Prochainement, une série anglaise va donner le rôle de la reine d’Angleterre Anne Boleyn (femme blanche cela va sans dire) à une actrice noire, il y a peu, une autre série donnait le rôle du mythique Achille, le héros grec, à un autre acteur noir. Sous couvert d’universalisme, la cancel culture pose ses pierres et tente d’inventer un passé mensonger pour les générations futures. Comme il est dit dans 1984 «Celui qui a le contrôle du passé, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent, a le contrôle du passé», tout est résumé dans ce simple extrait désormais mondialement célèbre et qui nous plonge dans l’horreur de la dictature dans laquelle évolue le personnage de Winston et qui pourrait s’installer dans notre paysage.

 

Winston va entrevoir quelques fissures dans le système de Big Brother, il est de nature suspicieuse. Il va douter de l’efficacité du système, de sa bienveillance et de sa légitimité. Même si le roman est plus que connu, je ne dévoilerai pas plus de son intrigue, sachez juste que Winston va plonger au cœur de la machine politico-sociale de Big Brother et qu’il va aller de surprise en surprise. Le roman n’a rien d’optimiste, il glace le sang, il terrorise parfois, il ouvre les yeux sur les manipulations dont nous pouvons être les victimes consentantes et heureuses de l’être. Il est sorti en ce jour du 8 juin 1949 et n’a rien perdu de sa superbe, c’est un texte puissant de par la philosophie et les réflexions qu’il entraîne. Stylistiquement, je n’ai pas été ébloui, mais il est agréable à lire du début à la fin. Evidemment, nous sommes tous pareils et nous nous inventons souvent une fin idéale ou souhaitée ou redoutée, celle de 1984 ne m’a pas transportée, je l’avais vue venir et j’ai trouvé qu’elle n’avait pas la force que j’avais pu lui imaginer, d’autres diront qu’elle est d’une logique implacable. Une affaire de goût sans doute. Lire 1984 aujourd’hui permet tout de même de prendre conscience des dangers enrobés de sucre et de miel que la société peut nous tendre et peut-être de les éviter, un livre à lire aujourd’hui avant que… avant qu’il ne soit un jour effacé lui aussi.   

 

 

1984 et son auteur, l'anglais George Orwell